4 h dans le train de l’enfer

4 h dans le train de l’enfer

Par Fawzia Talout Meknassi

Il y a juste deux semaines, je suis descendue à la gare d’Agdal venant de Casablanca. J’ai été immédiatement impressionnée par la qualité de l’ouvrage en construction pour la future gare, future et futuriste dans le vrai sens du mot.

J’ai été tellement frappée par l’immensité, la qualité et la noblesse des matériaux utilisés, marbre, boiserie, fer ciselé, que même après avoir quitté ce chantier, j’ai continué à songer à l’ouvrage qui m’avait vraiment capturée.

J’ai réfléchi longtemps aux motivations des décideurs de l’ONCF ; en me posant la question, si on ne pouvait pas faire joli et fonctionnel en faisant simple et en construisant des ouvrages moins coûteux, d’autant plus que les défis de développement dans notre pays sont énormes. Il est certain qu’en tant que citoyenne, je souhaite pour mon pays ce qui a de mieux. Avoir de belles gares à travers le Maroc, donne une impression de développement et de dynamisme.

 

Mon travail terminé à Rabat, me revoilà de nouveau dans cette impressionnante gare, qui promet d’être très prochainement une bâtisse, belle, luxueuse, grande avec tous les qualificatifs et superlatifs que nous marocains adorons attribuer pour faire l’éloge de ce que nous réalisons. Pour mon retour, ce n’était plus un train Rabat –Casablanca que je devais prendre, mais un train Rabat- Marrakech, une contrainte professionnelle de dernière minute et je ne pouvais faire autrement. La première classe étant complète et devant l’urgence de ce voyage, j’opte, avec beaucoup d’appréhensions pour la classe économique.
J’ai dit avec beaucoup d’appréhension. En fait, c’est peu dire de ce que je vais vivre dans ce trajet.
Dès que j’étais montée dans le train, qui était en retard de 1h 10, j’étais reçue par l’odeur nauséabonde et pestilentielle qui se dégageait des toilettes. Pour un accueil, je ne pouvais pas être mieux servie pour me mettre en condition pour la suite. Dans les wagons dégringolant, que j’étais obligée de parcourir pour trouver une place, se dégageait une puanteur à peine tolérable, un mélange de transpiration, de chaussettes sales, de renfermé, de reste de manger …un cocktail répugnant à peine supportable. A cela s’ajoutait la chaleur étouffante, car évidemment la climatisation n’était pas au programme.
Trouver un siège était aussi une rude épreuve. Le train était plein, toutes les places étaient prises et les quelques places encore libres, étaient affectées aux bagages. Le regard posé par le propriétaire de la valise, quand vous vous approchiez de ce siège porte bagage, vous faisait ôter toute idée de lui demander de l’enlever.
Me voilà enfin assise. Si je l’étais, c’est que justement, la fenêtre à côté de ce siège n’avait pas de rideaux. Donc en plus de la chaleur interne, il faudrait supporter le soleil, qui était au zénith à 14h.
De nombreuses personnes étaient sans sièges, assises à même le sol ou sur leur valise.


Les discussions allaient bon train et tout au long du train. Je vous laisse deviner leur niveau et les termes utilisés, dont certains m’étaient étrangers en tant que marocaine. Les gens s’interpellaient d’un wagon à un autre, ça discutait, rigolait, s’insultait grossièrement, ça répondait au téléphone, sans une once de discrétion et ça racontait sa vie, celle des voisins et des amis. Le train était plus un brouhaha affolant qu’un espace sensé nous assurer un minimum de confort.
Plus le train avançait, plus il se remplissait et plus les échanges entre passagers devenaient grossiers.
Cernée de toute part par des gens, des voix, des comportements, des odeurs, par une chaleur devenant de plus en plus étouffante, une fenêtre sans rideau, j’étais réellement dans une situation pénible et affreuse.
Je ne souhaitais qu’une chose que ce train arrive enfin à Marrakech car le trajet devenait cauchemardesque.
J’étais mal et j’avais mal pour mon pays. J’avais mal pour le niveau d’incivisme atteint, la courtoisie que nous avons perdue, le comportement correct en public, le manque d’entretien de ce train qui aggravait encore plus ces situations et les favorisait. Et à côté de tout cela, cette belle gare en construction. Elle est pour qui ? Pour ces trains qui ont besoin de travaux élémentaires d’entretien ? Pour ces passagers à qui on n’a pas appris, faute d’éducation et de système scolaire défaillant, l’élémentaire de la chose et de l’espace publics.

Et la vérité a fini par nous rattraper avec drame du train de Bouknadel, qui a fauché des vies innocentes, dont la seule faute était celle de se trouver ce jour, à bord du mauvais train.
Le drame Bouknadel nous concerne tous, du simple usager, au PDG de l’ONCF, en passant par tous les niveaux hiérarchiques : le petit ouvrier, le contrôleur, les chauffeurs des trains, les commerciaux.
Un PDG qui ne met pas de garde fous dans son entreprise, ne peut ni être ni occuper ce poste de responsabilité et il s’agit bien d’une grande responsabilité, car il y a va de la vie des gens.
Une entreprise, à l’image d’une société, ne peut être à deux vitesses. Construire des gares luxueuses c’est bien beau et même souhaitable, mais qui va construire la conscience professionnelle ? Qui va construire l’HUMAIN ????

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