Certains livres se lisent, d’autres se transmettent. Ceux-là appartiennent à la seconde catégorie. De Fatima Mernissi, pionnière de la sociologie féministe, à Leïla Slimani, qui a fait de la parole intime un acte politique, en passant par le témoignage bouleversant d’une ancienne détenue des années de plomb, ces cinq ouvrages racontent, chacun à leur manière, le combat des Marocaines pour la liberté, la dignité et le droit de disposer de leur corps.
« Rêves de femmes », de Fatema Mernissi
Dans ce récit autobiographique, la grande sociologue marocaine, disparue en 2015, raconte son enfance dans un harem de Fès, dans les années 1940. À travers les yeux d’une petite fille curieuse, elle dépeint un univers de femmes à la fois enfermées et ingénieuses, qui rêvent d’ailleurs et inventent mille façons de s’évader. Un livre tendre et lumineux, qui interroge la construction de l’identité féminine et ce que signifie réellement être libre.

« Sexe et mensonges : La vie sexuelle au Maroc », de Leïla Slimani (2017)
Un an après son prix Goncourt, Leïla Slimani se fait l’écho de celles qui vivent leur intimité dans le secret. Au fil des rencontres qu’elle a faites lors de la promotion de son roman « Dans le jardin de l’ogre », des femmes lui ont confié leur vie sexuelle hors mariage, leurs avortements clandestins, les violences subies et l’hypocrisie d’une société qui interdit ce qu’elle tolère en silence. Le résultat est un recueil de témoignages poignants, qui pose une question simple et dérangeante : comment vivre libre quand la loi et le regard des autres vous condamnent ?

« Toutes peines confondues », de Fatna El Bouih (2001, réédité en 2025)
Arrêtée dans les années 1970 pour son engagement militant, Fatna El Bouih a connu la détention politique durant les années de plomb. Son témoignage raconte l’arbitraire, l’isolement et la violence de l’enfermement, mais aussi la solidarité entre détenues et la force de celles qui ont refusé de se taire. Réédité cette année, ce livre essentiel rappelle que l’histoire du Maroc moderne s’est aussi écrite grâce au courage des femmes.

« Paroles d’honneur », de Leïla Slimani et Laëtitia Coryn (2017)
Prolongement naturel de « Sexe et mensonges », cette bande dessinée met en images le même combat. Le trait de Laëtitia Coryn donne chair et visage à ces récits, et rend le propos accessible à un public plus large, notamment aux plus jeunes. Une manière percutante de montrer la lutte quotidienne de ces femmes pour exister pleinement, sans rien céder de la force du texte.

« Le Harem et l’Occident », de Fatima Mernissi (2001)
Avec cet essai brillant, Fatima Mernissi retourne le miroir. Lassée des clichés occidentaux sur les femmes musulmanes, elle montre que le harem n’est pas seulement là où on l’imagine. Si les traditions patriarcales enferment le corps féminin derrière des murs, l’Occident, lui, l’enferme dans des normes de beauté, de minceur et de jeunesse dictées par la mode. Son célèbre chapitre sur « la taille 38 » n’a rien perdu de sa pertinence. Un texte drôle, érudit et terriblement actuel.

Des voix qui résonnent encore
Qu’elles aient été publiées il y a vingt-cinq ans ou il y a moins de dix ans, ces œuvres partagent une même ambition : faire sortir de l’ombre ce qui relevait du silence. Elles prouvent aussi que la littérature reste l’un des plus beaux outils pour faire avancer les mentalités. À offrir, à partager, et surtout à lire.