Il y a des femmes dont le nom seul suffit à raconter une époque. Des femmes qui n’ont pas attendu qu’on leur donne la parole pour la prendre, ni qu’on leur ouvre la porte pour entrer. Au Maroc, elles sont nombreuses à avoir défié les convenances, bousculé les certitudes et payé, souvent au prix fort, leur liberté de dire et de faire. Retour sur ces destins qui ont façonné, en silence ou dans le fracas, le visage du Maroc d’aujourd’hui.
Aïcha Ech-Chenna, la mère de toutes les mères
Comment parler des briseuses de tabous sans commencer par elle ? Aïcha Ech-Chenna, disparue en septembre 2022 à l’âge de 81 ans, aura consacré sa vie à celles que la société refusait de voir : les mères célibataires. En 1985, cette ancienne infirmière et assistante sociale fonde à Casablanca l’Association Solidarité Féminine, offrant à ces femmes rejetées de tous un toit, une formation, une dignité. À une époque où le simple mot « mère célibataire » était imprononçable, elle ose l’écrire noir sur blanc dans « Miseria » (1996), recueil de témoignages qui fait l’effet d’un séisme.
Insultée, menacée, visée par des fatwas, celle que l’on surnommait la « Mère Teresa marocaine » n’a jamais reculé d’un pouce. En 2009, le prestigieux Opus Prize, doté d’un million de dollars, vient couronner son œuvre — une consécration internationale pour un combat longtemps mené dans la solitude. « Ces enfants ne sont coupables de rien », répétait-elle inlassablement. Une phrase simple, devenue un manifeste.

Malika El Fassi et Touria Chaoui, pionnières de la première heure
Bien avant l’indépendance, certaines avaient déjà montré la voie. Le 11 janvier 1944, une seule signature féminine figure au bas du Manifeste de l’Indépendance : celle de Malika El Fassi. Intellectuelle, plume engagée dès l’adolescence sous pseudonyme, elle militera toute sa vie pour l’éducation des filles, contribuant notamment à leur ouvrir les portes de l’université Al Qarawiyyin. Un acte fondateur : dès l’origine, la nation marocaine s’est écrite aussi au féminin.
Quelques années plus tard, une adolescente de Fès fait lever les yeux de tout un pays vers le ciel. Touria Chaoui décroche son brevet de pilote en 1951, à quinze ans à peine, devenant la première aviatrice marocaine. Son destin, fauché tragiquement en 1956 alors qu’elle n’avait que dix-neuf ans, a la brièveté fulgurante des étoiles filantes. Mais l’image demeure, indélébile : une jeune femme en tenue de vol, dans un ciel que l’on croyait réservé aux hommes.

Fatema Mernissi, la pensée en liberté
S’il fallait désigner celle qui a donné au féminisme marocain ses lettres de noblesse intellectuelles, ce serait elle. Née à Fès en 1940 derrière les murs d’un harem domestique qu’elle racontera plus tard avec malice, Fatema Mernissi devient l’une des sociologues les plus lues du monde arabe. Son audace ? Aller chercher au cœur même des textes et de l’histoire de l’islam les arguments de l’émancipation des femmes. « Le Harem politique » (1987), interdit au Maroc à sa sortie, fera d’elle une référence mondiale.
Couronnée par le prix Prince des Asturies en 2003 puis par le prestigieux prix Érasme en 2004, celle qui s’est éteinte en 2015 laisse un héritage immense : l’idée, révolutionnaire en son temps, que l’on peut être profondément attachée à sa culture et refuser d’en subir les injustices.

Nawal El Moutawakel, l’or de la fierté
Le 8 août 1984, à Los Angeles, une jeune Casablancaise de 22 ans franchit la ligne d’arrivée du 400 mètres haies et entre dans l’histoire. Nawal El Moutawakel devient la première Marocaine médaillée d’or olympique — et la première femme d’un pays musulman à monter sur la plus haute marche du podium. Dans les rues du Royaume, ce soir-là, on klaxonne, on pleure, on célèbre. Au-delà de l’exploit sportif, c’est un verrou symbolique qui saute : le sport de haut niveau n’est plus une affaire d’hommes.
Devenue ministre de la Jeunesse et des Sports puis figure dirigeante du Comité international olympique, elle n’a cessé depuis d’œuvrer pour que les petites filles du Maroc et d’ailleurs osent chausser leurs baskets et rêver grand.

Latifa Jbabdi, un million de signatures contre l’immobilisme
Le combat des droits ne se gagne pas seulement dans les stades ou les livres : il se mène aussi dans la rue, pétition à la main. Militante de la première heure, passée par les geôles des années de plomb, Latifa Jbabdi lance en 1992, avec l’Union de l’Action Féminine, la campagne du million de signatures pour la réforme de la Moudawana. Un pari fou, une mobilisation historique. Douze ans plus tard, la réforme de 2004 du Code de la famille — âge du mariage relevé, tutelle assouplie, répudiation encadrée — viendra donner raison à son obstination. La preuve que la patience militante finit, parfois, par déplacer des montagnes.

La relève : dire tout haut ce que la société vit tout bas
Le flambeau, aujourd’hui, a changé de mains, pas de flamme. En septembre 2019, l’écrivaine Leïla Slimani, prix Goncourt, et la réalisatrice Sonia Terrab lancent le manifeste « Hors-la-loi » : des centaines de Marocaines et de Marocains y déclarent publiquement avoir transgressé des lois jugées liberticides sur les libertés individuelles, réclamant notamment l’abrogation de l’article 490 du Code pénal. Une parole collective, assumée à visage découvert — impensable une génération plus tôt.
Et le mouvement de l’histoire continue : lancée par lettre royale en septembre 2023, la nouvelle réforme de la Moudawana a vu 139 dispositions révisées validées en décembre 2024, et le texte poursuit actuellement son parcours au Parlement. Sur les bancs de l’hémicycle comme dans les associations de quartier, l’esprit d’Aïcha Ech-Chenna veille. Car c’est peut-être cela, au fond, l’héritage de toutes ces femmes : avoir transformé des audaces individuelles en conquêtes collectives. Et rappelé à chaque génération que les lignes, aussi figées paraissent-elles, ne demandent qu’à bouger.`