Femme et santé publique, certains stéréotypes ont “la vie dure” !

Femme et santé publique, certains stéréotypes ont “la vie dure” !

La journée internationale des droits des femmes est l’occasion d’alerter  sur les inégalités, les discriminations et les stéréotypes qui continuent à toucher les femmes dans l’information médicale et les campagnes de sensibilisation qui lui sont liées. Dr Moussayer Khadija, Spécialiste en Médecine interne et en gériatrie et Présidente de l’Alliance des Maladies Rares au Maroc nous parle de ces manques portant sur des problématiques majeures de santé publique  et qui ont un impact significatif sur la santé des femmes, en particulier dans les pays intermédiaires comme le Maroc. Interview.

 

Vous qualifiez les maladies auto-immunes de phénomène massif. C’est un mal qui touche une femme sur six au cours de sa vie, pouvez-vous nous expliquer un peu plus?

Il en est ainsi du sujet des maladies auto-immunes, ces nombreuses pathologies – une centaine – concernent les femmes dans  75 % des cas.  De plus, troisième cause de morbidité  dans le monde après les maladies cardiovasculaires et les cancers, elles touchent environ 10 % de la population mondiale et occupent le deuxième ou troisième poste du budget de la santé dans les pays développés. Au total, on estime  que le nombre de femmes souffrant  de maladies auto- immunes  est deux fois plus élevé que celui des femmes atteintes par le cancer du sein et presque une fois et demi  plus élevé que  celui  de celles touchées par la maladie coronarienne .Certaines de ces affections  sont  bien connues  mais sans savoir qu’elles sont d’origine « auto-immunes » et qu’elles appartiennent à une même famille de maladies, même si elles diffèrent dans leur expression clinique et dans les organes touchées. Elles ont  en effet en commun le même mécanisme  de constitution –  un dysfonctionnement du système immunitaire  qui, chargé normalement  de protéger le corps des agressions  extérieures (des virus, bactéries…), va se tromper d’ennemi en attaquant nos propres organes –  et des stratégies thérapeutiques souvent proches. Parmi ces atteintes, on peut citer : la maladie de Basedow (hyperthyroïdie), la thyroïdite chronique de Hashimoto (hypothyroïdie), le lupus, la myasthénie, la sclérose en plaques,  le diabète de type 1, la polyarthrite rhumatoïde, la spondylarthrite, la maladie cœliaque (intolérance au gluten), la maladie de Crohn, le  Gougerot-Sjögren .

La majorité des décès  liés à l’infarctus concerne aujourd’hui les femmes. Elles  représentent 56 % des cas de décès par cette atteinte, un pourcentage énorme?

C’est un autre exemple . le risque d’infarctus continue encore trop souvent  à  être associé dans les campagnes de sensibilisation, en particulier au Maghreb, à l’image d’un homme d’âge mûr. De ce fait, la maladie est sous-diagnostiquée chez les femmes car on ne prend pas toute la mesure de leurs plaintes avant la crise. Cela  explique que les femmes représentent maintenant 56 % des cas de décès par infarctus.  Une étude menée par l’université McGill à Montréal en 2014 a bien démontré d’ailleurs que ce «biais » informatif se traduit  inconsciemment par des préjugés et des  stéréotypes  de « genre »  sur la façon de traiter un patient selon son sexe. Les chercheurs  de l’université ont demandé à 1 123 patients d’hôpitaux, tous atteints du syndrome coronarien aigu, de répondre à un questionnaire après leur  admission. Les conclusions ont révélé qu’on pratiquait plus rapidement des électrocardiogrammes et des défibrillations sur les hommes que sur les femmes.  Le personnel de santé, moins réactif pour les femmes,  était plus porté à écarter l’hypothèse de l’infarctus en imputant plus facilement le malaise d’une patiente et ses douleurs thoraciques à des troubles d’anxiété (la fameuse faiblesse psychosomatique féminine ).Ces deux exemples sont loin d’être  anecdotiques  quand on sait que les études  cliniques, dans le cadre des essais thérapeutiques, sont majoritairement menées chez des sujets masculins, pensant  à tort que  « ce qui est bon et validé chez l’homme l’est aussi pour la femme ». Certaines recherches sur le risque de cancers gynécologiques ont même été conduites  chez des hommes ! Il n’y a que depuis 15 ans que la législation européenne impose de recruter aussi des femmes  dans les essais cliniques.

Vous plaidez pour une large information et sensibilisation du grand public, des médias sur ces maladies afin que le diagnostic soit plus précoce?

Ce phénomène auto-immunitaire  est un très rare exemple d’inégalité physiologique forte au détriment des femmes. Il est bien reconnu de la communauté médicale mais largement ignoré du grand public marocain, faute d’être  médiatisé.  Il mériterait pourtant de faire l’objet de larges campagnes de sensibilisation en direction des femmes, à l’exemple du cancer, d’autant plus que ces maladies s’attaquent souvent insidieusement  à des femmes jeunes en présentant au début des symptômes  peu perceptibles, apparaissant et disparaissant et  mettant même en doute l’existence d’un mal.  De fait leur diagnostic est fréquemment tardif. Au total, des efforts importants ont certes été effectués toutes ces dernières années pour sensibiliser au Maroc les femmes à leurs problèmes de santé « féminins » (gynécologie, grossesse, cancer du sein, minceur) mais il reste encore beaucoup à faire pour mieux  sensibiliser les femmes à certains autres grands enjeux de santé publique et mettre fin à certains stéréotypes qui ont encore la « vie dure ».

 

 

 

 

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